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Une science de la conscience est-elle possible ?

Uriah Kriegel,
Directeur de Recherches au Laboratoire de Philosophie et de Sciences Cognitives à l’Institut Jean Nicod

 

Ce Mercredi Singulier démarre fort ! Notre intervenant du jour amorce son propos en posant une question fondamentale. Qu’est-ce qui fait qu’une entreprise intellectuelle est scientifique ? Tout d’abord, nous dit-il, un énoncé ne peut être considéré comme scientifique que s’il est observable, vérifiable par la pratique. Et ce savant critère étendit son empire bien au-delà encore…

 

Le vérifiable ou le néant

La partie vérifiable d’un tel énoncé doit épuiser à elle seule la signification scientifique à laquelle il prétend. Partant de cet ordre établi, tout énoncé religieux, métaphysique, moral, ou même esthétique, ne peut revendiquer une quelconque forme de scientificité. Cette vision des choses a pris racine avec le désormais célèbre Cercle de Vienne, jusqu’à être érigé en courant épistémologique : « le vérificationnisme ».

Suffisance et comportement(alisme)

Or, c’est dans la sphère du psychologique que comme souvent, ça se complique. Le vérificationnisme y a cédé son flambeau au « comportementalisme ». D’après ce courant, initié par Watson au début du XXème siècle, un phénomène psychologique ne peut avoir de fondement scientifique que de par sa partie vérifiable : le comportement d’une personne et ses interactions avec son environnement. Toute influence d’une forme de subjectivité intérieure était irrecevable et irrationnel de ce point de vue.

Chacun-e sa boîte ?

Impossible de vérifier ce que quelqu’un ressent à l’intérieur. Chacun-e a seulement accès à sa petite boîte, jamais directement à celles des autres. Si je visualise une image sans vous dire ce que c’est, vous ne pourrez jamais le savoir. C’est donc quelque chose de subjectif. Pourtant, c’est un fait bien réel. En mettant le comportement à la base de la psychologie, le “behaviourism” semble avoir renversé l’ordre des choses. Mais Uriah, pour notre plus grande curiosité, n’est pas de ceux qui abandonnent l’idée d’une science de la subjectivité.

Salvatrice introspection

Et pour preuve, l’introspection ! C’est une technique que tout le monde peut utiliser pour explorer sa conscience intérieure et en décrire le contenu, les variations. Ceux qui la pratiquent fréquemment peuvent même transcrire dans les moindres détails ce qu’ils expérimentent au plus profond d’eux-mêmes. Détail non sans importance, l’introspection et ce qu’elle permet de découvrir sur la vie subjective sont indépendants du comportement, au moment-même de l’expérience.

Visualiser, puis retranscrire

Ainsi, de nombreux scientifiques, dans le domaine cognitif par exemple, ont développé des techniques d’entretien pour recueillir un maximum d’informations sur l’expérience subjective des personnes interrogées, avec un souci croissant de précision. Un simple exercice de visualisation peut livrer une grande quantité de données à traiter de manière scientifique, même en incluant le facteur d’erreur chez une personne dans la retranscription de sa propre perception intérieure.

Études de cas singuliers

D’autre part, de nombreux cas singuliers permettent de mieux comprendre les mécanismes de la conscience. Dans cette liste, figure la synesthésie : auriez-vous manqué notre précédent Mercredi Singulier sur le sujet ? Autre cas, les personnes atteintes de « vision aveugle » (blindsight), ou encore, le cas de la « prosopagnosie » (incapacité consciente à distinguer les visages connus). Chez ces personnes, une partie du cerveau traite normalement l’information, mais indépendamment de la partie subjective et consciente !

Percevoir sans s’apercevoir

Au fil de la séance, Uriah nous laisse entrevoir un moyen d’affiner notre raisonnement, dans cette quête d’une science objective de la conscience subjective. D’ailleurs, les fonctions cognitives peuvent être activées de manière inconsciente, si bien que notre perception fonctionne avec une précision bien supérieure à ce dont on se rend vraiment compte sur le moment, comme lorsque notre cerveau intercepte une image subliminale dans un film pendant que nous, on n’y voit que du feu !

Une expérience inimitable

Bref, ce truc subjectif qui fait la singularité de chacun-e file entre les doigts de la science. Chalmers, épistémologue de la fin du XXème siècle, eut le mérite d’éclaircir la question de manière efficace. Dans la quête d’une science de la conscience, il sépare la partie « facile » de la partie « difficile » du problème. La distinction se situe entre l’activation des fonctions cognitives de « l’automate humain » d’une part et l’expérience subjective d’une personne. L’expérience privée, interne, subjective, accompagne l’activation des fonctions de la perception, mais elle ne s’y résume pas. Si science de la conscience il y a un jour, les secrets de l’expérience subjective devront sans doute être percés.

PCK

Pierre Chanel Kilama, fondateur de Textaz.com développe une nouvelle forme d’écriture créative et collaborative : le Co-Writing. Texteur tout terrain, il met sa plume au service des Studios Singuliers et s’évertue à connecter celles des autres. 

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