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La synesthésie selon Charlotte

Charlotte Boisselier mercredi singulier

Quelques indices

Vous arrive t-il souvent d’associer la couleur vert clair au chiffre 7 ? L’écoute de certaines notes de guitare électrique vous fait-elle visualiser mentalement toujours la même forme indescriptible ? Est-il si évident pour vous de représenter chaque jour de la semaine par une figure bizarre, pas forcément géométrique et de couleur différente ? Pas de doute : un peu comme les jedi (mais de très loin), vous êtes synesthète !

Pendant que les curieux prennent place parmi les coworkers, Cyril, notre couteau suisse humain, peaufine les derniers réglages dans la salle. Lorsque Charlotte Boisselier, arrivée comme une fleur aux Studios, commence à nous parler de « synesthésie », je lis sur les visages un air intrigué, essayant de masquer ma parfaite ignorance en la matière.

 

Wouah ! Euh… (c’est quoi en fait ?)

Grâce à l’étymologie, illustrée de ces quelques exemples, Charlotte nous met rapidement sur la bonne voie. En grec, « syn » signifie « avec » (union) et « aesthesis », « sensation » (que l’on retrouve dans “anesthésie”, “sans sensation”). Notre intervenante parle ensuite d’« unité de conscience » et nous livre enfin une définition :

La synesthésie est un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés.

Il s’agit donc d’une forme de perception très particulière, liée à un câblage neuronal inhabituel ou à une désinhibition du feedback chez certaines personnes, dites « synesthètes », ou encore à la consommation de certaines drogues (comme le LSD, pour ne pas le citer).

 

Sinon, c’est grave docteur ?

Mais non, la synesthésie n’est pas une pathologie, bien que parfois héréditaire. C’est juste un mode de perception différent. Les véritables synesthètes représenteraient seulement 4% de la population. Pour bien comprendre, il ne faut pas confondre l’association ponctuelle ou volontaire de plusieurs sens (que tout le monde peut expérimenter), avec la vraie synesthésie, qui elle, est permanente, involontaire et automatique.

L’authentique synesthète associera toujours la couleur orange à la lettre B par exemple, sans expliquer pourquoi, ni s’en porter plus mal pour autant. En revanche, dans certains cas rares, la synesthésie peut être très difficile à vivre, si la stimulation sensorielle qui en génère une autre est souvent activée au quotidien et entraîne une sensation désagréable.

Jouer avec la perception : tout un Art

De sa voix claire et zen, Charlotte capte de plus en plus notre attention. Certains s’arrêtent de croquer dans leur sandwich. Ma salade et mon clafoutis ne sont toujours pas sortis de leur sac en plastique : un comble ! Or, parmi les nombreux angles d’approches, c’est dans l’Art que notre oratrice nous emmène étudier ce drôle de phénomène.

Dans la continuité de ses recherches en musicologie à l’université Paris 8, Charlotte nous fait découvrir le monde de l’ « audition colorée », de la « musique visuelle ». Tout à coup, la frontière entre son et image n’est plus si évidente. De manière assez intuitive, les exemples qu’elle nous donne parlent d’eux mêmes.

De l’analogie musicale dans l’art abstrait, au « liquid light show » (ancêtre du Vjing dans les années 70), en passant par John Cage, Fluxus ou encore Norman McLaren (filmé en train de peindre sur une pellicule les notes de la bande son que l’on écoute), tout ne devient peu à peu que motif acoustique, mouvement vibratoire. Ces artistes ont proposé au public autant d’ « expériences synesthétiques » de fusion de l’ouïe et de la vue, préfigurant un monde nouveau.

 

L’ère du numérique

Évidemment, en même temps que Charlotte nous explique à quel point le numérique décuple les possibilités techniques d’expérimenter la fusion des sens, la faille spatio-sensorielle que nous sommes en train de vivre s’intensifie. Vous comprenez maintenant pourquoi on parle de « Mercredi Singulier » ?

Aujourd’hui, un même langage informatique, un même logiciel peut associer et encoder du son avec des images. Le « mapping » permet de mettre en correspondance des données de nature différentes. Les nouvelles technologies, internet, la réalité augmentée, l’impression 3D et les objets connectés permettent de créer de nouvelles formes de « synesthésie artificielle », de plus en plus poussées et immersives.

Son = Matière

Parmi elles, c’est à la matérialisation du son, sa « réincorporation » en trois dimensions, que Charlotte Boisselier et Julien Colafrancesco se sont intéressés. Et de nombreux artistes ont œuvré dans ce sens. Les vibrations sonores visualisées dans un bassin d’eau éclairé par Thomas McIntosh en sont un bon exemple. Charlotte nous montre aussi les travaux de NOCC Design, par modélisation en 3D du spectre audio du nom d’un objet pour le fabriquer, sans oublier les surprenantes « figures acoustiques » des Cymatics, où une matière malléable se déforme en temps réel en fonction des variations de fréquences d’un son.

Question d’un coworker : pourquoi ne pas travailler avec des enregistrements un peu plus mélodieux ? Pas bête. C’est vrai que la plupart des expérimentations que nous venons de recenser ont été réalisées autour de fluctuations sonores difficiles à situer entre bruit machinal et vibration cosmique étrange. Curieux point commun, alors qu’une « mélodie » aurait sans doute produit des formes intéressantes.

Installation multisensorielle

Charlotte termine son propos en nous faisant découvrir les installations multisensorielles qu’elle a co-réalisées avec Julien, notamment à l’aide du logiciel Max/MSP. Vous pourrez en lire le récit de ses propres mots, dans son ouvrage « Synesthésie et matérialisation du son en art à l’ère du numérique » (paru aux Éditions Universitaires Européennes, en 2011).

Un grand merci à elle, en tout cas, pour nous avoir transmis autant sa passion pour ce phénomène si méconnu. Charlotte Boisselier est aujourd’hui régisseuse à la Gaîté Lyrique et continue d’expérimenter aux portes de la perception. N’hésitez pas enfin à consulter les travaux de Vincent Mignerot sur la synesthésie et son site synestheorie.fr, si comme nous, ce sujet vous a littéralement hypnotisé.

Les participants restent pour en discuter de façon plus informelle, avant de se disperser. Je sors sur la terrasse ensoleillée, le temps de souffler un peu, plein de bonnes vibrations. En dévorant mon déjeuner, je repense à tout ce que nous a dit Charlotte. Au fond, j’en conclus que les Studios Singuliers sont une sorte d’installation multisensorielle, que l’on expérimente à plusieurs. Et pourquoi pas ? Le mercredi, à chacun sa synesthésie…

PCK

Pierre Chanel Kilama, fondateur de Textaz.com développe une nouvelle forme d’écriture créative et collaborative : le Co-Writing. Texteur tout terrain, il met sa plume au service des Studios Singuliers et s’évertue à connecter celles des autres. 

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