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Entretien avec Linda Fahssis et Alice Thalamy

Interview croisée de
Linda FAHSSIS et Alice THALAMY,
coworkeuses aux Studios Singuliers

 

PC : Linda, peux-tu nous parler de ton travail, de ta compagnie ?

Linda : Je travaille pour la compagnie de Théâtre CK Points, que j’ai créée en 2013, sur des projets aussi bien de création artistique que d’action sociale et de coopération internationale. J’ai commencé à développer la compagnie CK Points autour d’un premier pôle, en trouvant des partenaires institutionnels et culturels pour des projets de terrain et de développement local où la création artistique avait un but social. Ce pôle, nous le mettons en œuvre en région parisienne, dans le 18ème, sur Nanterre, dans le quartier du Parc, ou la cité Pablo Picasso. Il s’agit d’un travail d’action artistique locale de développement, où nous ouvrons des chantiers avec des jeunes en insertion et des jeunes migrants en apprentissage du français. […]

Cela fait deux ans que nous avons le plaisir de travailler dans ce type de dispositif, mais j’ai ressenti le besoin de renouer avec la création professionnelle. Du coup, cette année, j’ai décidé de continuer à interroger et explorer les mêmes thématiques, que sont l’immigration, passée ou récente, la transmission, la mémoire, l’identité dans un environnement multiculturel, mais cette fois avec de jeunes comédiens professionnels. La création professionnelle est donc devenue un second pôle de CK Points. Nous allons poursuivre ce travail cet automne dans une résidence au 104, puis une autre au Maroc à l’Institut Français. Le spectacle sera créé à Fes en février 2016.

Nous avons également un projet européen, qui s’appelle « Atlas » et commence au mois d’octobre 2015 à Bologne, dans la continuité du programme européen « The city ghettos of today » sur lequel j’ai travaillé. C’est un troisième pôle de la compagnie, celui de la coopération artistique internationale, en partenariat avec plusieurs villes et compagnies, où nous développons des projets entre création et intégration. Après, au-delà de ces trois pôles, tout est lié. Nos différents projets se nourrissent mutuellement.

PC : Et toi Alice, peux-tu nous parler de ta compagnie ?

Alice : J’ai créé le collectif À VRAI DIRE il y a cinq ans, avec des camarades de formation. […] Nous sommes un collectif franco-belge, principalement de formation belge. Par rapport au Théâtre français, c’est très différent. On se revendique vraiment du Théâtre belge. La différence, c’est un rapport plus ouvert au public quand on joue et une désacralisation du texte et du Théâtre de manière générale. La particularité de notre collectif, c’est qu’on n’est que des acteurs. Une personne propose un projet. Les autres ont le choix de se lancer avec ou pas, en suivant la ligne directrice du référent de ce projet pour ne pas partir dans tous les sens.

Nous en sommes à notre troisième spectacle. La première pièce s’appelait Rhapsodie. C’était une création complète sur le thème de la famille et de ce qui nous construit. Ça a un peu fait les plâtres de notre style et de notre volonté. Pour la deuxième, nous avons repris Le Tartuffe de Molière à quatre comédiens et l’avons adapté en frontal, alors que cette pièce a été créée à l’origine en bi-frontale, avec du public des deux côtés et un couloir de jeu. […] Ayant tous une formation classique, nous avons respecté les alexandrins mais les gens ont vu tout de suite que c’en était une nouvelle interprétation, plus contemporaine.

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Notre troisième spectacle est une création en cours sur le monde paysan et l’agriculture. Elle est née de notre travail pendant quatre ans en milieu rural avec Le Tartuffe. Un agriculteur est venu nous parler après le spectacle. Il nous a dit qu’il avait l’impression d’avoir les mêmes problématiques que les comédiens. Ça nous a interpellé. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à creuser et on a eu tout de suite envie de faire un spectacle sur ce sujet-là. La première est prévue pour le 30 octobre en Bourgogne.

PC : Quelle est ta casquette dans la pratique du Théâtre ?

Alice : Principalement comédienne. Notre particularité, c’est vraiment de nous être réunis en collectif d’acteurs. Il n’y a pas de metteur en scène dans notre groupe. Mais, à chaque fois, il y a un référent à l’initiative de la proposition du projet en question. […] On se rend compte que l’acteur peut trouver par lui-même ce que lui aurait dit un metteur en scène. Si c’est un acteur actif, créateur, il va faire le chemin quasiment aussi vite que si une personne lui disait tout de suite de faire ci ou ça. […] Si tu ne fais pas le chemin, on aura beau te dire de faire telle ou telle chose, tu ne l’auras pas intégré.

PC : C’est marrant, tu décris une compagnie un peu autogérée…

Alice : Et ça se voit de plus en plus. En Belgique, ils font ça depuis pas mal de temps maintenant, sans que cela empêche les autres formes de Théâtre d’exister. Du coup, on est aussi tous écrivains, surtout sur les créations complètes.

PC : Et maintenant, vous vous retrouvez toutes les deux aux Studios Singuliers… Comment se passe votre expérience commune du coworking ?

Linda : On se retrouve ici, même si chacune travaille sur sa compagnie et ses projets respectifs. Quand je travaille avec Alice sur le même projet, c’est souvent en résidence. Mais pour la partie production ici, elle a déjà sa compagnie à développer.

Alice : Au départ, Linda m’a parlé des Studios Singuliers comme cet espace proche de chez elle où elle vient travailler sur la partie administrative pour développer sa compagnie. Je me suis rendue compte que chez moi, j’arrivais à bout et que le travail devenait de plus en plus important. J’avais besoin d’un terrain neutre. Et ici, c’est ce que j’imaginais. Ici je peux faire de grosses journées, être plus efficace.

Linda : Quant à moi, je viens ici de manière assez irrégulière. Tout dépend des phases des projets dans lesquelles on est. En ce moment, on est dans une phase de production, de recherche de financements, de partenariats. C’est pourquoi je viens plus souvent. À partir d’octobre, on sera plus dans la création, donc on sera moins là. Quand j’arrive à bien avancer dans le travail de production, ça me permet de dégager du temps pour la création.

Je ne suis pas venue ici parce que j’avais du mal à travailler chez moi. Ici, ce que je trouve assez chouette, c’est que finalement, on a beau travailler dans des milieux et des domaines très différents, il y a quand même quelque chose de commun : la volonté, la nécessité de développer une envie, de dédier sa carrière à un projet qu’on monte du début à la fin. Avant de venir aux Studios Singuliers, je me sentais en marge. D’un côté, j’avais des collègues intermittents qui n’avaient pas conscience de tout ce travail de création de projet. […] D’autre part, dans ma vie privée, j’étais plutôt entourée de gens bien installés dans leurs boîtes, en CDI.

Du coup, quand on a un travail un peu particulier, on se sent en marge. Ce qui m’a beaucoup plu ici, c’est de découvrir toute une communauté de personnes qui avaient cette même énergie, ce même désir de choisir une vie où il y a un risque d’avoir une situation peut-être un peu moins confortable mais en même temps, qui vaut le coup.

Alice : Moi par exemple, en ce moment, je viens plutôt deux jours par semaine. En octobre, on sera en déplacement pour nos projets. Et dès que je pourrai, je reviendrai ici pour développer tout ce que je peux. C’est pratique.

Linda : Avant, je ne savais pas que ça existait. Je ne connaissais pas le principe du coworking et au-delà de ça, du coworking à la journée. Même si je suis résidente aux Studios Singuliers, c’est important d’avoir cette liberté de venir quand on en a besoin.

PC : Au fait, le coworking, ça ne ressemblerait pas un peu à une pièce de Théâtre ? N’y aurait-il pas un peu de mise en scène dans cet espace ?

Linda : Ce que j’apprécie, c’est que, ici, j’ai l’impression que les gens sont justes. On s’y sent bien. Ici, on n’est pas du tout dans la représentation, dans le jeu de rôles. Chacun peut être comme il est, prendre le temps de découvrir les lieux, dans le respect de l’espace des autres et du travail de chacun. D’un côté, cet espace a été créé pour susciter l’échange. De l’autre, chacun a aussi son travail. L’espace de coworking ne devient pas non plus le café où ça discute dans tous les sens. Aux Studios Singuliers, c’est plus par les temps annexes, les rencontres qui y sont organisées, les pots, les barbeucs, les Mercredis Singuliers, que tu découvres les autres. C’est bien que l’on puisse avant tout se sentir au calme pour travailler.

PC : Linda, comment es-tu venue au Théâtre ? Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Linda : J’ai eu un parcours à 360°, comme on dit. Après mon Bac, je suis entrée au Conservatoire de Saint-Maur. J’ai donc débuté dans le Théâtre par la pratique. Puis, j’ai continué en formation professionnelle et en troisième cycle à l’Ecole Nationale de Musique et des Arts Dramatiques du Val Maubuet à Noisiel.

Après l’obtention de mon diplôme au Conservatoire, je me suis très vite dirigée vers la mise en scène, notamment en Italie, au théâtre de Bologne. J’y ai d’ailleurs continué mes études, par une recherche sur le Teatro Narrazione, un théâtre de récit engagé. J’ai ensuite passé une formation professionnelle en production à la Sorbonne et avec la Maison de la Culture de Bobigny, ce qui m’a permis de créer la compagnie, dans ce milieu très dur qu’est le Théâtre. Je suis convaincue du fait que c’est toujours plus intéressant de se battre pour des projets que tu as envie de défendre et de créer ton propre emploi.

PC : Créer son propre emploi, c’est un état d’esprit que semble partager une bonne partie des personnes qui viennent travailler en coworking !

Alice : Je suis assez d’accord avec Linda sur la nécessité de faire les choses par soi-même. Et on est pas mal à vouloir faire ça. En sortant d’école, en tant que jeune comédienne, d’abord par nécessité de créer, on s’est dirigé consciemment ou inconsciemment vers le fait de faire les choses par nous-mêmes. Tout dépend aussi de la personnalité de chacun.

PC : Et toi, Alice, comment es-tu venue au Théâtre ?

Alice : Je fais partie de ceux qui en ont eu envie très tôt. Je n’ai jamais vraiment voulu faire un autre métier. Depuis petite, j’ai fait du théâtre, du cirque, de la musique, des claquettes américaines… Après le Bac, je ne savais pas trop comment devenir comédienne. J’ai trouvé une formation à la fac d’Aix-En-Provence, un DEUST, à moitié théorique et à moitié pratique. J’ai aussi étudié le théâtre contemporain, au Théâtre des Ateliers d’Aix-En-Provence, dirigé par Alain Simon. Puis, je suis montée à Paris pour faire une classe professionnelle au Conservatoire de Noisiel.

PC : Quel est votre projet commun en cours ?

Linda : « J’ai dit silence », une pièce sur la mémoire et l’immigration dans les années 1960-1970, réalisé à partir d’interviews de terrain que nous avons retravaillées ensuite en répétitions, pour les décortiquer. C’est un peu comme un puzzle, en fait, que l’on a cherché à reconstituer…

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Alice : Je vais être comédienne dans ce projet de Linda sur l’immigration et la transmission. Pour expliquer un peu notre démarche sur cette création, on est parti de trois parcours : un algérien arrivé en France en 1971 pour travailler comme ouvrier agricole dans la Mayenne, un marocain venu en 1969 et une colombienne arrivée un peu plus tard, au début des années 1990… L’idée a été de faire un puzzle de ces trois parcours, en alternant l’incarnation et le récit. Nous sommes 5 comédiens. Linda sera principalement à la mise en scène.

Linda : Leurs parcours sont liés aux histoires de leurs pays. À chaque fois qu’ils arrivent, ils déplacent avec eux des moments de l’Histoire. Du coup, on voit comment, à partir d’histoires individuelles, on peut reconstituer des moments de l’Histoire plus institutionnelle. […] Ils font partie de ces invisibles, de cette immigration qui travaille chez les gens qui ont du fric mais qu’on ne voit pas du tout.

PC : Question difficile ! Pour vous, au XXIème siècle, le Théâtre, qu’est-ce que ça signifie ? Qu’est-ce que ça représente ?

Alice : En fait, je crois que la force du Théâtre, par rapport au Cinéma, c’est l’expérience humaine, le partage en direct. C’est pour ça que je ne me retrouve pas trop dans les styles de Théâtre où l’interaction entre l’acteur et le spectateur ne se fait pas. J’aime cette ouverture que l’on garde dans notre manière de faire, cette ouverture au regard public, au présent. S’il se passe quelque chose dans le public, tu es obligé de réagir en tant qu’acteur sur scène. Si tu es ouvert, tu dois sentir si les gens sont avec toi ou pas. Ils peuvent faire une tronche horrible et apprécier. [rires] Et tout ça n’empêche pas l’incarnation des personnages. Au XXIème siècle comme tu dis, ce qui me semble fort, c’est d’être au présent, de ne pas oublier les spectateurs et de les emporter avec toi.

PC : Et pour toi Linda, le Théâtre, aujourd’hui, qu’est-ce c’est ? Qu’est-ce que ça représente ?

Linda : Difficile de parler de manière universelle ! Pour moi, au XXIème siècle, le Théâtre, c’est continuer à interroger la manière de rester au cœur du jeu et la nécessité de dire quelque chose. Questionner. Faire des constats. Continuer à réfléchir. Échanger, dialoguer, à travers une inventivité, une créativité, une mise en scène particulière. Mais au-delà de ça, c’est se retrouver ensemble avec un même désir de créer, de dire des choses de la manière la plus juste possible.

Ce qui m’intéresse aussi beaucoup, c’est la manière dont on s’approprie les choses, le texte tel qu’il est dit. C’est surtout dans le travail en répétitions que ça se ressent. Ces dernières années, j’ai plus souvent travaillé avec des non-professionnels, mais au fond, l’exigence est la même. L’harmonie, le moment où ça fonctionne, c’est excellent, ce sentiment de s’approprier une réflexion, de faire raisonner le public sur quelque chose qu’on a envie de défendre tous ensemble et à la fois d’être à cet endroit du jeu où l’on s’est approprié le texte, où l’on est créatif, où l’on invente.

C’est très difficile à trouver : une dramaturgie intelligente qui va là où l’on veut aller par rapport à ce que l’on a envie de dire, arriver à le représenter sur scène sans être dans la démagogie, ni dans quelque chose de trop didactique. L’important c’est d’être persuadé qu’on n’est pas allé au fond de la question et d’y aller ensemble. Et plus on creuse, plus on se rend compte de toutes les autres thématiques que cela évoque.

Alice : La question, aussi, c’est comment faire venir plus de gens au Théâtre aujourd’hui, qui a une mauvaise image.

Linda : Dans les écoles, au début, personne ne veut faire l’atelier Théâtre. Il n’est pas populaire du tout. Et quand finalement, certains se retrouvent là par défaut, parce qu’il n’y avait pas de place ailleurs, tout d’un coup, on arrive à leur faire découvrir le Théâtre autrement. […] Après, on aime ou on n’aime pas. On ne demande pas aux gens de tout aimer. Mais le travers, c’est qu’il y a aussi tout le poids de la politique d’éducation artistique. Démocratiser la Culture, sensibiliser les personnes, c’est une chose, mais on ne peut pas forcer les gens à aimer. Il ne faut pas devenir “démago”. Le Théâtre doit être ouvert à tous. Mais chacun doit rester libre.

Pour aller plus loin

Site internet de la Compagnie CK Points

Site internet du collectif À Vrai Dire

PCK


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