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Compte rendu de l’étude menée par le CNAM

Emmanuelle Reille Baudrin aux Studios SInguliers

Une étude psychologique du coworking
par Emmanuelle Reille Baudrin

Docteur en psychologie du travail au CNAM – CRTD
équipe Psychologie du Travail – Clinique de l’Activité (EA4132)

Les « je » du coworking et du hasard

Oui, cette étude a commencé fortuitement, au printemps 2014. Emmanuelle, psychologue du travail, a un rendez-vous professionnel aux Studios Singuliers. Frappée par le contraste avec les formes classiques de travail, elle y découvre le coworking. Et cela remet sacrément en cause bon nombre des fondements théoriques de sa grille d’analyse.

Membre de l’équipe Psychologie du Travail – Clinique de l’activité au CNAM-CRTD, c’est bel et bien autour d’un barbecue qu’Emmanuelle décide alors de s’engager dans une recherche médico-psychologique sur ce nouveau phénomène, en partenariat avec les cofondateurs et coworkers des Studios Singuliers. Soucieuse d’adopter la méthodologie adéquate pour aborder le coworking et ses adeptes, elle met ainsi en place une co-analyse, avec l’accord des personnes concernées. En voici à peu près la restitution…

Objet commun non identifié

D’un ton un brin solennel, notre intervenante pose les toutes premières questions auxquelles son investigation tente de répondre, ravivant l’enjeu palpable d’un tel exercice in situ. Premièrement, comment plusieurs personnes peuvent-elles travailler « ensemble », du moins dans un même espace, sans que leur activité ne soit commune, ni même dirigée par un objet commun ?

L’absence du mode habituel d’organisation du labeur et de ses mécanismes bien connus semblent d’abord provoquer un vide conceptuel pour notre psychologue du travail. Pourtant, si les « collectifs de travail » et leurs espaces partagés se multiplient partout dans le monde, ce n’est sans doute pas sans raison. Emmanuelle creuse un peu plus, en quête des motivations profondes et ressorts psychologiques communs qui pousseraient tout ce beau monde à passer au coworking et à y rester.

Un contexte toujours singulier

À aucun moment, Emmanuelle Reille-Baudrin n’aura cherché à dresser le profil standard du « coworker moyen ». C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles le courant est si bien passé avec les cofondateurs du lieu. En interrogeant chaque personne sur son entrée aux Studios, cette approche se confirme : chacun-e y est arrivé-e dans un contexte chaque fois singulier. Certains détestaient travailler chez eux. D’autres avaient plutôt besoin d’en sortir, pour retrouver de l’énergie, ou encore un cadre. Il y en a dont l’entreprise avait dû fermer ses bureaux, ou dont la carrière les avait désenchantés de l’emploi et même d’autres venus par anticipation d’un licenciement.

Quoi qu’en disent les statistiques et la sociologie, chaque personne est unique. Ainsi, ce sont justement ces distinctions fines et infimes faisant la singularité de chacun-e de nous, que notre intervenante a pris le soin de souligner, jusqu’à laisser entrevoir peut-être, le meilleur de nos points communs : un contexte toujours singulier, que tous les coworkers, dans leur diversité, partagent sans se confondre. Ici Emmanuelle trouve la véritable porte d’entrée des Studios, pas du coworking « en général » : jamais identique d’un lieu à l’autre, un contexte singulier à partager.

L’équation paradoxale

Une fois franchi le pallier, notre pioche butte à nouveau sur une pépite : comment la « fonction psychologique » du travail (formulée par Yves Duclos) de séparation entre vie privée et vie professionnelle peut-elle être remplie, certes grâce à la mise à disposition commune d’un espace-temps hors de chez soi, mais sans règle commune ? Traditionnellement, le travail propose un cadre réglementé permettant de se mettre à l’écart de soi et de ses pulsions, de ses problèmes personnels, à tel point que travailler est souvent le dernier refuge pour des personnes atteintes de graves troubles psychiques.

En coworking, cette frontière ne semble dépendre que de la seule responsabilité de chacun-e, de notre capacité à maintenir nous-mêmes une autre forme de distinction entre sphères privée et professionnelle, à en redistribuer les territoires respectifs pour instaurer un nouvel équilibre, assez subtil. Or, les coworkers cherchent aussi un espace capable de reproduire un certain confort, une certaine convivialité, des conditions proches du « comme à la maison », où la rigueur oppressante des procédures et de la hiérarchie n’aurait définitivement plus sa place. Pour saisir la nuance dans ce « comme chez soi » qui n’en est pas un et savoir y naviguer, encore faut-il faire preuve de suffisamment de maturité, aussi bien sur le plan professionnel qu’affectif.

Cerise coupée en quatre sur le gâteau partagé, on vient chercher en coworking un espace physique où recréer du lien social professionnel, tout en disposant d’un poste pour se concentrer sans être dérangé-e. On vient s’y insérer dans un collectif, si possible avec peu d’implication, composé d’indépendants qui nous ressemblent, mais pas trop. À vue de nez, le coworking a tout l’air de se définir par de nombreuses contradictions, résultant de hautes exigences impossibles à satisfaire. Et le coworker ? Un drôle d’oiseau. Au cœur d’une équation paradoxale entre séparation et « re-liaison », le coworker fuit son petit chez soi, pour trouver un lieu de travail collectif comme chez soi, où recréer des liens et du réseau professionnel, jusqu’à réapprendre à devenir seul-e au milieu des autres et se regarder travailler, à travers le regard des autres. Au secours !

Humaines et économiques, des valeurs partagées

Mais est-ce un crime de vouloir évoluer dans des conditions de travail à la fois plus humaines et économiques ? Est-ce si incohérent de mutualiser son espace de travail avec d’autres indépendants par économie et d’espérer y vivre ensemble autre chose que les modes de dysfonctionnement d’un monde du travail en crise ? Par nécessité, pragmatisme, opportunité ou curiosité, nos petits coworkers n’en partagent pas moins un réel objet commun. Plus qu’un contexte, qu’un espace, ce sont littéralement un nouveau mode d’organisation et ses valeurs qu’ils incarnent : un “nouveau monde du travail”, où “travailler”, c’est aussi en réinventer les formes et conditions d’épanouissement.

Partant de la double réduction du coût de l’espace de travail et du coût de l’isolement pour une poignée d’indépendants, la solution du coworking crée bien plus de valeur encore, à la fois humaine et économique. Rompre de l’isolement garantit d’ailleurs une meilleure santé psychique et stimule aussi bien la productivité que la créativité des coworkers. Cette nouvelle recherche de l’autre par le partage se révèle comme une ressource psychique et économique jusqu’alors insoupçonnée, dans un contexte où l’hyper-division du travail, les aberrations de la hiérarchie et l’individualisme ultra-consumériste nous auront aveuglé pendant trop longtemps.

Une utopie bien concrète par la fenêtre sur l’avenir

« Votre manière de travailler ouvre une voie relativement utopique, mais concrète », s’écrie tout à coup Emmanuelle, avant de formuler une hypothèse : et si le coworking était déjà une fenêtre ouverte sur l’avenir ? En tout cas, force est de constater que les espaces de travail partagés rencontrent un franc succès depuis belle lurette et qu’il s’en ouvre tous les jours de nouveaux un peu partout dans le monde. Reste à savoir si ces tiers lieux et le nouveau monde du travail qu’ils représentent peuvent durer.

Emmanuelle nous a prévenus quant à l’engagement de la responsabilité de chacun-e dans la survie d’un mode d’organisation collectif innovant et horizontal. Pour faire face à la mondialisation, à la crise du capitalisme et au réchauffement climatique, il faudra un peu plus que des bureaux partagés dans une ambiance conviviale. Mais en proposant une nouvelle forme concrète d’organisation du travail, la vague du coworking participe plus largement à l’avènement d’une nouvelle économie : positive, collaborative, sociale et solidaire. Là où un changement global rapide semble plus que jamais compromis par les voies du militantisme ou de l’humanitaire, la voie économique est un boulevard et le coworking, un bus électrique survitaminé.

L’assemblée créative

Winnicott, cité par Emmanuelle, disait que la vie créative est le seul moyen de continuer à vivre en bonne santé. La force du coworking tient probablement dans le fait de concrétiser notre liberté de créer et recréer nos nouvelles conditions de travail et, donc, de vie. Ainsi se dessine l’objet commun des coworkers, chose dont ils doivent prendre conscience et qu’il faudra porter ensemble, pour éviter que les cofondateurs de leurs tiers lieux ne supportent tout à bout de bras, à bout de souffle, jusqu’à craquer. Partager un même espace, c’est en partager la philosophie, la choisir, la réinventer sans cesse.

Pour qu’un collectif de travail et son espace commun soient durablement une ressource vive pour tous ses membres, ces derniers ont chacun-e la responsabilité d’y contribuer, d’y apporter ce quelque chose de singulier qui les distingue, chacun-e à son rythme, en définissant ses propres modalités d’action et de partage. Pour qu’un tel miracle se produise, chacun-e doit avoir acquis suffisamment de maturité affective et professionnelle pour être à la fois indépendant et en réseau avec les autres. Au quotidien en coworking, il convient d’entretenir des espaces-temps de solitude comme de rencontres, souvent informels et parfois plus organisés, comme ce Mercredi Singulier.

Ce petit confort que les cofondateurs des Studios ont su créer, cet esprit d’ouverture, cette sensation d’avoir le choix, cette atmosphère positive et dynamique, cette curiosité, cette diversité : tout cela n’a pas de prix. Trois axes ont permis de définir les Studios : une vision de l’espace par anticipation, une tonalité légère et sympathique, propice au dialogue, une ouverture vers l’extérieur, où prendre la parole et stimuler l’envie de vivre parmi les coworkers. À nous autres, à présent, d’y ajouter nos couleurs, de donner en retour, pour que chacun-e reste en bonne santé, pour continuer de rendre « réalisable ce qui n’était imaginable auparavant », pour que perdure ce « rêve pied au plancher ». À nous de prendre soin de cet espace et d’y inventer ces nouvelles formes créatives de collaboration « qui feront que ce lieu puisse être trouvé par d’autres et que ça devienne ce Grand Truc ». Ni utilisateurs, ni consommateurs : tous co-créateurs !

PCK

Pierre Chanel Kilama, fondateur de Textaz.com développe une nouvelle forme d’écriture créative et collaborative : le Co-Writing. Texteur tout terrain, il met sa plume au service des Studios Singuliers et s’évertue à connecter celles des autres. 

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